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Ville de Saint-Sébastien-sur-Loire

Les mots d’Ibrahim Maalouf

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Le 6 avril, Ibrahim Maalouf fait une halte à l’Embarcadère avec son éternelle compagne de route : la trompette. Entretien avec cet artiste aux multiples inspirations…

Quel regard portes-tu aujourd’hui sur ton deuxième album Diachronism ?

Ce CD était déjà en gestation avant même la sortie de « Diaspora » mon premier album…

J’ai évité de travailler sur un concept, d’avoir des lignes directrices artistiques. J’ai juste laissé les choses venir, et je me suis interdit de m’interdire quoi que ce soit. Je n’avais par exemple pas envie de m’interdire de mettre un duo avec Mathieu Chédid.

Quand je compose ou que je créé, je ne veux pas avoir de logique pré-établie, comme si je produisais l’album de quelqu’un d’autre. Là ce sont mes albums, mon petit monde à moi, mon petit univers, et je n’ai pas envie de faire quelque chose qui sonne bien, parce que c’est de cette manière qu’on serait censé faire un album. J’ai envie de prendre des risques tout en restant authentique, quitte à être dans une logique inverse de celle dont peuvent fonctionner les majors par exemple.

« Diachronism » pose plusieurs questions. C’est un terme utilisé en géologie qui,définit l’étude des couches géologiques. Je vois ma musique en générale par couches, par strates. Si j’ai mis 3 ou 4 années pour aboutir à cet album, c’est parce que je travaille dessus un mois ou deux. Ensuite je laisse reposer. J’y reviens plus tard pour mettre une autre couche. Tout est fait de cette façon là, et toujours sous forme d’interrogation.

Tu as démarré par une carrière dans le classique. Tu joues désormais dans des projets pops, jazz, électro ou de musique orientale. J’ai l’impression que tu sais tout jouer…

Ma carrière en classique est un peu ralentie, mais par contre je n’arrêterai jamais cette musique.

Je ne sais pas tout jouer. Pour moi un musicien complet, c’est un musicien qui est capable de composer, d’écrire, de jouer, d’improviser. Je ne parviens pas à considérer qu’on puisse être un musicien complet en restant spécialisé dans un seul univers.

Je n’ai pas envie de me spécialiser. J’ai envie d’être un musicien accompli et je me considère plutôt comme un chercheur, capable d’interpréter, de composer, d’inventer ou d’improviser. J’aurais pu rester un musicien classique, ou bien un musicien traditionnel, mais je n’ai jamais eu envie de cela. J’aurais même pu rester side-man de la pop ou du jazz parce que c’est confortable en tant que musicien. C’est la belle vie, mais je n’aurais pas pu faire cela au long cours : ma hantise c’est de m’enfermer…

Dans un documentaire consacré sur toi diffusé sur TV5 (« Le souffle »), je t’ai entendu magnifiquement reprendre un standard. En outre, tes albums sont souvent présentés dans les rayons jazz. Te considères-tu comme un musicien de jazz ?

Non, pas du tout comme un musicien de jazz. Je suis très honoré d’être accueilli par le monde du jazz, mais par contre je ne me considère pas du tout comme un jazzman.

Le jazz n’est pour moi qu’une influence parmi d’autres. Je suis tout autant influencé par le funk, ou la musique d’Oum Kalsoum, de Fairouz. Mais le fait que je joue de la trompette, fait que forcément on va me rapprocher de cette musique.

Tu es un des rares trompettistes immédiatement reconnaissables à la première note. D’où vient ce son incroyable ?!

Paradoxalement, mon son a longtemps été un handicap. Quand j’étais au conservatoire de Paris, mon prof me disait que j’avais un son en carton, ce qui était franchement l’inverse d’un compliment…

J’ai commencé l’étude de la trompette classique à 7 ans avec mon père , et jusqu’à l’âge de 23 ans je ne faisais presque que cela. J’ai lutté et j’ai réussi à m’imposer malgré mon son qui n’était pas du tout en accord avec ce qui était attendu.

J’ai développé un côté caméléon qui me permet aujourd’hui de ne pas avoir le même son quand je joue avec Amadou et Maryam ou bien avec Sting, ou quand je joue un concerto classique ou de la musique traditionnelle. Si il y a un truc que mes études classiques m’ont apporté, c’est cette technique qui aujourd’hui me permet de jongler et de me fondre dans ce que je suis en train de faire. Malgré tous les efforts que j’ai tentés_ de faire à l’époque pour qu’on me considère comme un trompettiste classique, j’ai eu du mal à cacher ce petit « truc » personnel.

Avant je n’avais pas trop envie de prendre conscience de mon son. Il faut croire que c’est la nature qui m’a permis de sonner ainsi, parce que j’ai les lèvres et la mâchoire faites d’une certaine manière. Miles disait que « la vérité c’est quand le musicien trouve son son ». A une époque, je n’arrivais plus trop à jouer car je travaillais trop. Je suis alors revenu au plus naturel possible, à la simplicité, à l’essentiel.

Sur la pochette de « Diachronism », on te voit dans un face à face avec ton instrument, le pavillon tourné vers toi. Quel est ton rapport à la trompette ?

Je n’ai jamais vraiment aimé la trompette jusqu’à l’âge de 23/24 ans. Ce n’est qu’à la toute fin de mon parcours classique que j’ai réalisé que j’allais faire ma vie avec cet instrument. J’avais un rapport un peu conflictuel avec la trompette. Je ne suis pas vraiment fait pour la trompette à la base.

Mon père, lorsqu’il jouait de la trompette à la maison, il jouait fort. Sa personnalité fait que c’est vraiment l’instrument que lui a choisi. Mon père était paysan dans la montagne libanaise, et il a réussi juste par la volonté à faire de la trompette son métier. C’est tout bonnement incroyable quand on sait qu’au Liban les instruments sont le Oud, le Ney, le Qanoun, le violon…et lui a choisi la trompette. C’est que naturellement il était vraiment fait pour cela. Quand il parle c’est quelqu’un extrêmement jovial, il parle fort, il rigole fort, et la trompette c’est vraiment son instrument.

Moi je suis quelqu’un de plutôt introverti et la trompette me soigne. Quand j’ai choisi la trompette pour faire comme papa, c’était peut-être un mauvais choix à la base. Si j’avais suivi ma nature, j’aurais certainement fait un instrument comme le violoncelle ou le Oud. J’aurais fait un instrument doux et tendre, et en même temps expressif. Cette ambigüité a fait que pendant toutes mes études, j’ai fait tout ce qu’il fallait pour être le plus trompettiste possible. Je me suis récemment rendu compte que je n’étais pas obligé, que je pouvais utiliser cet instrument comme j’avais envie de le faire. J’ai essayé de trouver une douceur, quelque chose d’un peu plus féminin dans cet instrument, de plus tendre qui me ressemble. Mon rapport à l’instrument réside peut-être dans cette opposition là, entre moi et cet instrument qui n’aimait pas cet instrument ; cet instrument que j’ai dû tordre pour qu’il me ressemble…

Pendant toutes mes études, personne ne m’a demandé comment je me sentais avec mon instrument, et dans le même temps je n’ai jamais laissé transparaître ce décalage.

Tu évoques ton père que rien ne semblait prédestiner au métier de trompettiste. Dans ta famille, il y a également ton oncle Amin, célèbrissime romancier et essayiste. Comment expliques-tu cette prédisposition de ta famille aux arts ?

Je ne sais d’où cela vient. Dans notre famille on discute beaucoup de ces sujets là. On cultive une certaine illusion et un rêve de liberté. Mon père quand il est venu en France, c’est sur un coup de tête. Il n’avait que ses vêtements sur lui et sa trompette.

Dans notre famille il y a cette envie de liberté permanente, et de là découle peut-être une fibre artistique qui n’a pas peur de s’exprimer.

Quel rapport entretiens-tu aujourd’hui avec le Liban et ses musiciens ? Est-ce que le fait d’être originaire du Liban induit un rapport particulier à la création ?

Quand j’ai besoin de me ressourcer il y a deux endroits où je vais : il y a ma montagne au Liban et New York. Dès que j’ai envie de créer et que je n’ai pas l’inspiration, c’est dans ces deux endroits opposés et très différents que je vais puiser.

Je suis très proche de la scène underground électro du Liban. S’il y a un monde musical où les gens sont très libres aujourd’hui, c’est l’électro. Dans l’électro on peut faire tout ce que l’on a envie,sans être mal jugé par ses pairs comme dans toutes les autres musiques.

Le Liban vit depuis très longtemps dans un certain chaos politique ou social. Il y a au Liban une certaine culture de liberté, d’assouvissement, de l’ordre d’une expression personnelle qui a envie d’exploser. Peut-être que c’est cette pulsion de vie que l’on retrouve dans ma musique. Dans le même temps, cette pulsion vitale on ne la retrouve pas qu’au Liban. Celle que l’on ressent à New York est également incroyable !

Propos recueillis par Serge MICHEL - KRITIK (avec son aimable autorisation)

 

Les mots d’Ibrahim Maalouf

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Le 6 avril, Ibrahim Maalouf fait une halte à l’Embarcadère avec son éternelle compagne de route : la trompette. Entretien avec cet artiste aux multiples inspirations…

Quel regard portes-tu aujourd’hui sur ton deuxième album Diachronism ?

Ce CD était déjà en gestation avant même la sortie de « Diaspora » mon premier album…

J’ai évité de travailler sur un concept, d’avoir des lignes directrices artistiques. J’ai juste laissé les choses venir, et je me suis interdit de m’interdire quoi que ce soit. Je n’avais par exemple pas envie de m’interdire de mettre un duo avec Mathieu Chédid.

Quand je compose ou que je créé, je ne veux pas avoir de logique pré-établie, comme si je produisais l’album de quelqu’un d’autre. Là ce sont mes albums, mon petit monde à moi, mon petit univers, et je n’ai pas envie de faire quelque chose qui sonne bien, parce que c’est de cette manière qu’on serait censé faire un album. J’ai envie de prendre des risques tout en restant authentique, quitte à être dans une logique inverse de celle dont peuvent fonctionner les majors par exemple.

« Diachronism » pose plusieurs questions. C’est un terme utilisé en géologie qui,définit l’étude des couches géologiques. Je vois ma musique en générale par couches, par strates. Si j’ai mis 3 ou 4 années pour aboutir à cet album, c’est parce que je travaille dessus un mois ou deux. Ensuite je laisse reposer. J’y reviens plus tard pour mettre une autre couche. Tout est fait de cette façon là, et toujours sous forme d’interrogation.

Tu as démarré par une carrière dans le classique. Tu joues désormais dans des projets pops, jazz, électro ou de musique orientale. J’ai l’impression que tu sais tout jouer…

Ma carrière en classique est un peu ralentie, mais par contre je n’arrêterai jamais cette musique.

Je ne sais pas tout jouer. Pour moi un musicien complet, c’est un musicien qui est capable de composer, d’écrire, de jouer, d’improviser. Je ne parviens pas à considérer qu’on puisse être un musicien complet en restant spécialisé dans un seul univers.

Je n’ai pas envie de me spécialiser. J’ai envie d’être un musicien accompli et je me considère plutôt comme un chercheur, capable d’interpréter, de composer, d’inventer ou d’improviser. J’aurais pu rester un musicien classique, ou bien un musicien traditionnel, mais je n’ai jamais eu envie de cela. J’aurais même pu rester side-man de la pop ou du jazz parce que c’est confortable en tant que musicien. C’est la belle vie, mais je n’aurais pas pu faire cela au long cours : ma hantise c’est de m’enfermer…

Dans un documentaire consacré sur toi diffusé sur TV5 (« Le souffle »), je t’ai entendu magnifiquement reprendre un standard. En outre, tes albums sont souvent présentés dans les rayons jazz. Te considères-tu comme un musicien de jazz ?

Non, pas du tout comme un musicien de jazz. Je suis très honoré d’être accueilli par le monde du jazz, mais par contre je ne me considère pas du tout comme un jazzman.

Le jazz n’est pour moi qu’une influence parmi d’autres. Je suis tout autant influencé par le funk, ou la musique d’Oum Kalsoum, de Fairouz. Mais le fait que je joue de la trompette, fait que forcément on va me rapprocher de cette musique.

Tu es un des rares trompettistes immédiatement reconnaissables à la première note. D’où vient ce son incroyable ?!

Paradoxalement, mon son a longtemps été un handicap. Quand j’étais au conservatoire de Paris, mon prof me disait que j’avais un son en carton, ce qui était franchement l’inverse d’un compliment…

J’ai commencé l’étude de la trompette classique à 7 ans avec mon père , et jusqu’à l’âge de 23 ans je ne faisais presque que cela. J’ai lutté et j’ai réussi à m’imposer malgré mon son qui n’était pas du tout en accord avec ce qui était attendu.

J’ai développé un côté caméléon qui me permet aujourd’hui de ne pas avoir le même son quand je joue avec Amadou et Maryam ou bien avec Sting, ou quand je joue un concerto classique ou de la musique traditionnelle. Si il y a un truc que mes études classiques m’ont apporté, c’est cette technique qui aujourd’hui me permet de jongler et de me fondre dans ce que je suis en train de faire. Malgré tous les efforts que j’ai tentés_ de faire à l’époque pour qu’on me considère comme un trompettiste classique, j’ai eu du mal à cacher ce petit « truc » personnel.

Avant je n’avais pas trop envie de prendre conscience de mon son. Il faut croire que c’est la nature qui m’a permis de sonner ainsi, parce que j’ai les lèvres et la mâchoire faites d’une certaine manière. Miles disait que « la vérité c’est quand le musicien trouve son son ». A une époque, je n’arrivais plus trop à jouer car je travaillais trop. Je suis alors revenu au plus naturel possible, à la simplicité, à l’essentiel.

Sur la pochette de « Diachronism », on te voit dans un face à face avec ton instrument, le pavillon tourné vers toi. Quel est ton rapport à la trompette ?

Je n’ai jamais vraiment aimé la trompette jusqu’à l’âge de 23/24 ans. Ce n’est qu’à la toute fin de mon parcours classique que j’ai réalisé que j’allais faire ma vie avec cet instrument. J’avais un rapport un peu conflictuel avec la trompette. Je ne suis pas vraiment fait pour la trompette à la base.

Mon père, lorsqu’il jouait de la trompette à la maison, il jouait fort. Sa personnalité fait que c’est vraiment l’instrument que lui a choisi. Mon père était paysan dans la montagne libanaise, et il a réussi juste par la volonté à faire de la trompette son métier. C’est tout bonnement incroyable quand on sait qu’au Liban les instruments sont le Oud, le Ney, le Qanoun, le violon…et lui a choisi la trompette. C’est que naturellement il était vraiment fait pour cela. Quand il parle c’est quelqu’un extrêmement jovial, il parle fort, il rigole fort, et la trompette c’est vraiment son instrument.

Moi je suis quelqu’un de plutôt introverti et la trompette me soigne. Quand j’ai choisi la trompette pour faire comme papa, c’était peut-être un mauvais choix à la base. Si j’avais suivi ma nature, j’aurais certainement fait un instrument comme le violoncelle ou le Oud. J’aurais fait un instrument doux et tendre, et en même temps expressif. Cette ambigüité a fait que pendant toutes mes études, j’ai fait tout ce qu’il fallait pour être le plus trompettiste possible. Je me suis récemment rendu compte que je n’étais pas obligé, que je pouvais utiliser cet instrument comme j’avais envie de le faire. J’ai essayé de trouver une douceur, quelque chose d’un peu plus féminin dans cet instrument, de plus tendre qui me ressemble. Mon rapport à l’instrument réside peut-être dans cette opposition là, entre moi et cet instrument qui n’aimait pas cet instrument ; cet instrument que j’ai dû tordre pour qu’il me ressemble…

Pendant toutes mes études, personne ne m’a demandé comment je me sentais avec mon instrument, et dans le même temps je n’ai jamais laissé transparaître ce décalage.

Tu évoques ton père que rien ne semblait prédestiner au métier de trompettiste. Dans ta famille, il y a également ton oncle Amin, célèbrissime romancier et essayiste. Comment expliques-tu cette prédisposition de ta famille aux arts ?

Je ne sais d’où cela vient. Dans notre famille on discute beaucoup de ces sujets là. On cultive une certaine illusion et un rêve de liberté. Mon père quand il est venu en France, c’est sur un coup de tête. Il n’avait que ses vêtements sur lui et sa trompette.

Dans notre famille il y a cette envie de liberté permanente, et de là découle peut-être une fibre artistique qui n’a pas peur de s’exprimer.

Quel rapport entretiens-tu aujourd’hui avec le Liban et ses musiciens ? Est-ce que le fait d’être originaire du Liban induit un rapport particulier à la création ?

Quand j’ai besoin de me ressourcer il y a deux endroits où je vais : il y a ma montagne au Liban et New York. Dès que j’ai envie de créer et que je n’ai pas l’inspiration, c’est dans ces deux endroits opposés et très différents que je vais puiser.

Je suis très proche de la scène underground électro du Liban. S’il y a un monde musical où les gens sont très libres aujourd’hui, c’est l’électro. Dans l’électro on peut faire tout ce que l’on a envie,sans être mal jugé par ses pairs comme dans toutes les autres musiques.

Le Liban vit depuis très longtemps dans un certain chaos politique ou social. Il y a au Liban une certaine culture de liberté, d’assouvissement, de l’ordre d’une expression personnelle qui a envie d’exploser. Peut-être que c’est cette pulsion de vie que l’on retrouve dans ma musique. Dans le même temps, cette pulsion vitale on ne la retrouve pas qu’au Liban. Celle que l’on ressent à New York est également incroyable !

Propos recueillis par Serge MICHEL - KRITIK (avec son aimable autorisation)

 
> Entretien avec Philippe Franck
>

Entretien avec Philippe Franck

Dans le cadre, de l’exposition originale "Le son s’exp(l)ose" qui se tient à Saint-Sébastien du 15 janvier au 14 février, le commissaire d’exposition et directeur de Transcultures, Philippe Franck, évoque les arts sonores.
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